Le 4 janvier 1960...Emmanuel Robles...

Publié le par Dominique Beretti

Pour évoquer ce cinquantenaire, j’ai voulu vous faire partager quelques pages du livre d’Emmanuel ROBLES parlant de son « Camus frère de soleil » avec amitié, amour et pudeur. Ce livre écrit avec le coeur, m'a touché infiniment...

   Ce lundi 4 janvier 1960, on répétait une pièce espagnole que j’avais adaptée pour le théâtre Edouard –VII.

(…) Le téléphone sonne plusieurs fois, E.Robles éprouve « une sorte de malaise au cœur »

   De son bureau d’Europe n°1, Claude de Fréminville tuait d‘un mot tout espoir, Michel Gallimard grièvement blessé, Camus tué. Il m’indiqua l’endroit : Villeblevin, dans l’Yonne.

   Peu après j’arrivais rue Madame chez Francine. Elle était absente. A son retour, sa sœur Christiane l’informa, dans la chambre voisine d’où elle ressortit très pâle mais digne. Par une volonté surhumaine, elle s’efforçait à un calme qui nous impressionna. Ma femme et Chistiane restèrent à garder les enfants, étrangers jusque là à l’événement.

   Je me souviens de cette course dans le crépuscule de janvier, sur la route luisante, vers ce village de Villeblevin, où Camus était arrivé à un rendez-vous qui, toute sa vie, l’avait hanté.

   A un poste d’essence, le jeune homme qui nous renseigna sur notre direction ajouta : « C’est une fatalité, une vraie fatalité. La route à cet endroit est toute droite. »

   C’était en effet une route toute droite et large. Elle s’enfonçait dans l’ombre du soir et semblait ne conduire nulle part. Dans les jets mouvants des lampes brandies par les gendarmes, la voiture de Michel Gallimard nous apparut, disloquée contre un platane.

   A Villeblevin, sur la place, mêlés aux paysans, des journalistes déjà nombreux attendaient.

   Le maire et le docteur nous accueillirent et nous firent passer dans une petite salle de cette mairie-école si provinciale avec son buste de Marianne, ses affiches de règlements municipaux ou d’informations agricoles.

Sous une ampoule nue, on avait étendu le corps sur une longue table. Le visage était serein et ne portait qu’une estafilade sur le front qui n’avait pas signé. Camus paraissait dormir. Quelqu’un lui avait croisé les mains, des mains fines et pâles, d’un dessin admirable.

- Ses mains, ses belles mains, murmura Francine avec une brève caresse.

La gauche portait aussi une écorchure qui, elle non plus, n’avait pas saigné.

L’illusion du sommeil était si forte que Francine demanda au médecin s’il n’y avait aucun doute. Comme pour s’excuser, elle ajouta :

   - Un jour, il m’avait recommandé cette vérification si quelque chose se produisait…

   Le docteur Camus (homonyme) lui montra les deux écorchures :

   - Voyez, madame. Pas de sang. La mort a été instantanée. Le cœur s’est arrêté net.

Il ajouta que le corps avait été projeté sur la route par la lunette arrière, d’où les deux écorchures, et le choc avait brisé la nuque et la colonne vertébrale.

Elle demanda quel était le sort des autres passagers.

(…)

Francine avait refusé qu’on laissât entrer les journalistes et les photographes. Le maire était d’accord et déjà deux gendarmes veillaient devant la grande porte ouverte sur la place.

(…)

Après un dernier et rapide conciliabule avec le maire, Francine et moi, éblouis par les flashes des photographes, nous nous dirigeons vers ma voiture. Elle y monte…

(un gendarme dit que les bagages sont en lieu sûr et à la disposition des familles…l’accident est comparé à une catastrophe d’avion)

(…)

   Elle n’a rien dit jusqu’à l’arrivée rue Madame. Devant sa porte, je l’ai embrassée, j’ai vu alors qu’elle pleurait.

   Très émue, ma femme est descendue ensuite me rejoindre.

 

   Le lendemain matin, j’arrive pour la levée du corps. Francine veut voir son mari une dernière fois avant qu’on referme le cercueil. Le docteur Camus le lui déconseille fermement.

   Elle comprend et se résigne.

   Le fourgon partira peu après.

   Avec d’autres amis je prendrai le train pour Lourmarin où la population toute entière, dans un émouvant et admirable élan du cœur, accompagnera Camus jusqu’au cimetière où, quelques années plus tard, Francine se reposera près de lui.

 

(Extrait de « CAMUS frère de soleil » Editions du Seuil 1995)

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Commenter cet article

christian vancau 16/01/2010 10:40


Nous sommes tous deux dans la communauté "Autour d'Albert Camus" de Fabienne et Denis et c'est comme celà que j'arrive sur votre blog
Merci pour ce passage de Roblès. Je vais acheter ce livre
A bientôt


Dominique Beretti 17/01/2010 14:04


Vous ne serz pas déçu par ce livre, E.Robles était un homme de coeur et c'est une autre facette de la vie de Camus et de sa femme que vous découvrirez, c'est un livre pudique, ce qui n'enlève
rien à ce qui est raconté. J'ai vu dans votre blog que ce que vous écrivez ou rapportez, a souvent trait à la vie de famille de l'auteur. Amitiés, Dominique



Jacqueline 07/01/2010 15:48


Chère Dominique,
je n'ai pas eu le temps encore de vous répondre mais cet article me permet de connaitre ce livre que mon "exil" en Italie m'a fait perdre.
Merci et à bientot


Dominique Beretti 07/01/2010 17:04


A bientôt Jacqueline répondez moi quand vous voudrez, je vous lirai avec plaisir. Quand j'aurai le temps (car il me faut recopier) je ferai connaître d'autres passages intéressants du livre.
Amicalement, Dominique.