La bonne conscience...par Albert Camus

Publié le par Dominique Beretti

Article de l’Express publié le 21/10/1955 


Concernant la partie que je consacre à Albert Camus dans ce blog, je voulais suivre une certaine chronologie dans les articles, calquée sur sa vie et son œuvre, mais je suis dépassée par les coups de cœur qui me mènent dans le temps indifféremment...somme toute, le fil conducteur n’est-il pas Camus lui-même ?


Cet article de l’Express fait chaud au cœur des Français d’Algérie vivant encore aujourd’hui
mais à l’époque je doute qu’il ait eu une grande répercussion, les esprits en France étant trop échauffés. J’apprécie qu’il l’ait écrit car il met en avant l’immense majorité d’entre nous qui appartenions à la classe laborieuse, celle qui avait fait l’Algérie moderne que nous avons dû abandonner, en retroussant les manches depuis 1830, au prix de nombreuses vies humaines car défricher ce pays, assécher les marécages, planter les vignes et les cultures maraîchères, contruire les routes et les voies de chemin de fer, les villages, les écoles...demanda une grande abnégation à ceux à qui on avait promis l’Eldorado…


Ma famille présente des similitudes avec la sienne. Ma mère est née à deux pas de la rue de Lyon dans le quartier de Belcourt où vivaient ses parents et grand-parents d’origine minorquine. Mon arrière grand-père Jover et mon grand-père étaient cavistes, peut-être ont-ils connu le tonnelier Sintes dont la jovialité égayait le quartier ? (lire "Le premier homme") 
Ma mère et sa sœur ont fréquenté l’école Aumurat, qui fut celle d’Albert Camus.
L’amie de ma mère avait une sœur plus âgée, Renée Audibert, comédienne au théâtre de l’Equipe (en photo avec A.Camus qui joue le rôle d’Olivier le Daim dans Gringoire de Théodore de Banville). Petites filles, elles passaient souvent devant la librairie « Les vraies richesses » d’Edmond Charlot dont A.Camus fut le directeur littéraire…Leur cousine germaine habitait l’immeuble voisin.


Dans cet article de l’Express de 1955, Albert Camus prend la défense du million de Français d'Algérie, assimilés en métropole à de riches colons. Je le remercie d'avoir parlé pour nous, même si ses frères alors, ne l'ont pas toujours compris...

Ecoutons-le :

 

Entre la métropole et les Français d'Algérie, le fossé n'a jamais été plus grand. Pour parler d'abord de la métropole, tout se passe comme si le juste procès, fait enfin chez nous à la politique de colonisation, avait été étendu à tous les Français qui vivent là-bas. A lire une certaine presse, il semblerait vraiment que l'Algérie soit peuplée d'un million de colons à cravache et à cigare, montés sur Cadillac. 

Cette image d'Epinal est dangereuse. Englober dans un mépris général, ou passer sous silence avec dédain, un million de nos compatriotes, les écraser sans distinction sous les péchés de quelques-uns, ne peut qu'entraver, au lieu de la favoriser, la marche en avant que l'on prétend vouloir. Car cette attitude se répercute naturellement sur celle des Français d'Algérie. A l'heure présente, en effet, l'opinion de la majorité d'entre eux, et je prie le lecteur métropolitain d'en apprécier la gravité, est que la France métropolitaine leur a tiré dans le dos. 


J'essaierai de montrer une autre fois, à l'intention des Français d'Algérie, l'excès d'un pareil sentiment. Mais il n'empêche qu'il existe et que les Français de là-bas, réunis dans un amer sentiment de solitude, ne se séparent que pour dériver vers des rêves de répression criminelle ou de démission spectaculaire. Or, ce dont nous avons le plus besoin en Algérie, aujourd'hui, c'est d'une opinion libérale qui puisse précipiter une solution avant que tout le pays soit figé dans le sang. C'est cela, au moins, qui devrait nous forcer à des distinctions nécessaires pour établir, dans un esprit de justice, les responsabilités réciproques de la colonie et de la métropole.

Ces distinctions après tout sont bien faciles. 80 % des Français d'Algérie ne sont pas des colons, mais des salariés ou des commerçants. Le niveau de vie des salariés, bien que supérieur à celui des Arabes, est inférieur à celui de la métropole. Deux exemples le montreront. 

Le salaire minimum interprofessionnel garanti est fixé à un taux nettement plus bas que celui des zones les plus défavorisées de la métropole. De plus, en matière d'avantages sociaux, un père de famille de trois enfants perçoit à peu près 7 200 FR contre 19 000 en France. Voilà les profiteurs de la colonisation. 


Et pourtant ces mêmes petites gens sont les premières victimes de la situation actuelle. Ils ne figurent pas aux petites annonces de notre presse, pour l'achat de propriétés provençales ou d'appartements parisiens. Ils sont nés là-bas, ils y mourront, et voudraient seulement que ce ne soit pas dans la terreur ou la menace, ni massacrés au fond de leurs mines.

Faut-il donc que ces Français laborieux, isolés dans leur bled et leurs villages, soient offerts au massacre pour expier les immenses péchés de la France colonisatrice ? Ceux qui pensent ainsi doivent d'abord le dire et ensuite, selon moi, aller s'exposer eux-mêmes en victimes expiatoires. Car ce serait trop facile, et si les Français d'Algérie ont leurs responsabilités, ceux de France ne doivent pas oublier les leurs. 

Qui, en effet, depuis trente ans, a naufragé tous les projets de réforme, sinon un Parlement élu par les Français ? Qui fermait ses oreilles aux cris de la misère arabe, qui a permis que la répression de 1945 se passe dans l'indifférence, sinon la presse française dans son immense majorité ? Qui enfin, sinon la France, a attendu, avec une dégoûtante bonne conscience, que l'Algérie saigne pour s'apercevoir enfin qu'elle existe ? 

Si les Français d'Algérie cultivaient leurs préjugés, n'est-ce pas avec la bénédiction de la métropole ? Et le niveau de vie des Français, si insuffisant qu'il fût, n'aurait-i1 pas été moindre sans la misère de millions d'Arabes ? La France entière s'est engraissée de cette faim, voilà la vérité. Les seuls innocents sont ces jeunes gens que, précisément, on envoie au combat.

Les gouvernements successifs de la métropole, appuyés sur la confortable indifférence de la presse et de l'opinion publique, secondés par la complaisance des législateurs, sont les premiers et les vrais responsables du désastre actuel. Ils sont plus coupables en tout cas que ces centaines de milliers de travailleurs qui se survivent avec des salaires de misère, qui, trois fois en trente ans, ont pris les armes pour venir au secours de la métropole et qui se voient récompensés aujourd'hui par le mépris des secourus.

Ils sont plus coupables que ces populations juives, coincées depuis des années entre l'antisémitisme français et la méfiance arabe, et réduites aujourd'hui, par l'indifférence de notre opinion, à demander refuge à un autre Etat que le français. 

Reconnaissons donc une bonne fois que la faute est ici collective. Mais n'en tirons pas l'idée d'une expiation nécessaire. Car cette idée risquerait de devenir répugnante dès l'instant où les frais de l'expiation seraient laissés à d'autres. En politique, du reste, on n'expie rien. On répare et on fait justice. Une grande, une éclatante réparation doit être faite, selon moi, au peuple arabe. Mais par la France tout entière et non avec le sang des Français d'Algérie. Qu'on le dise hautement, et ceux-ci, je le sais, ne refuseront pas de collaborer, par-dessus leurs préjugés, à la construction d'une Algérie nouvelle.

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Alice 04/01/2010 22:17


Merci pour ta réponse qui éclaire ta passion pour Albert Camus et l'Algérie