Challenge Camus : L'étranger

Publié le par Dominique

Dans le cadre du challenge Camus d'Hambreelie...

etranger



La proposition d’Hambreelie m’a séduite, en effet une si gentille invitation à parler de Camus ne pouvait se refuser, mais comment parler de L’étranger ? De plus il me faut souvent beaucoup de temps… alors je vous dirai simplement des impressions (ou ce qui me passe par la tête)…car L’étranger je le ressens et peut-être même à cause de cela ai-je peur de mal en parler …il évoque tant de choses et de souvenirs …et puis si vous ne l'avez pas lu, inutile de tout raconter... 

 

J’aime le cadre de ce roman bien sûr, l’Algérie et Alger (car c’est mon pays et ma ville) : Camus dit lui-même « Une terre, un ciel, un homme façonné par cette terre et ce ciel » « Les hommes de là-bas vivent comme mon héros, tout simplement » (Le littéraire,1946)

L’existence de gens modestes est mise en scène dans la première partie du roman. Camus notait depuis longtemps toutes sortes de choses vues ou entendues que ce soit à Alger ou à Oran.

Un enterrement à Marengo a existé sans doute (Carnets mai 38, p110) C’est là d’ailleurs (d’après une information lue dans El Watan)  qu’est enterrée la mère de l’écrivain au cimetière chrétien de Hadjout (ex Marengo) wilaya de Tipaza.

Voir ce lien (c’est donc là on peut dire que commence l’histoire…) http://consulatalger.ambafrance.org/site/spip.php?page=article&id_article=2516&id_document=4670

Ce roman est un vrai reportage de lieux et de vies.

L’Algérie n’est pas un décor, elle est l’âme du roman et je dois dire que c’est pour cela que ce roman me touche autant  « Ce pays est sans leçons…on le connaît dès l’instant où l’on en jouit. Ses plaisirs n’ont pas de remords et ses joies restent sans espoir. Ce qu’il exige ce sont des âmes clairvoyantes, c’est-à-dire sans consolation » (Noces, p33-34)

 

Un jour où je parlais d’Albert Camus avec mon époux je lui ai demandé ce qu’il avait retenu de L’étranger, et il m’a dit « pour moi le héros de L’étranger est un autiste » cela m’a surpris, car je n’y avais pas songé…

En fait il n’avait pas accroché à la lecture du début de ce livre, toutes ces platitudes et ce personnage qui ne livrait rien de lui ne pouvaient pas lui plaire. Il était peut-être aussi trop jeune lorsqu’il l’a lu. Il m’a consolée en me disant qu’il avait beaucoup aimé La peste.

 

Autiste…peut-on dire cela de Meursault ? Si l’individu autiste est incapable de ressentir des émotions, et ne ressent pas non plus les sentiments et les émotions des autres, alors Meursault n’est pas tout à fait comme cela.

Souvent il me paraît démuni dans sa manière d’être ou de répondre, tant il sait d’instinct être vrai et ne pas mentir, ne rien faire qui ne soit forcé. Il ouvre grand ses yeux sur le monde et découvre la vie peu à peu…

Dans un texte voulu froidement descriptif et minimaliste, il y a pourtant des passages brefs et poétiques décrivant la nature et le monde, et le « contentement »

- « A travers les lignes de cyprès qui menaient aux collines près du ciel, cette terre rousse et verte, ces maisons rares et bien dessinées, je comprenais maman. Le soir, dans ce pays devait être comme une trêve mélancolique »

- le bain avec Meursault et Marie sur la bouée est doux et reposant…sensuel, on sent ces deux vies battrent dans la mer et le soleil, on aimerait être Marie (ou Meursault) à cet instant…«Quand le soleil et devenu trop fort, elle a plongé et je l’ai suivie. J’ai passé ma main autour de sa taille et nos avons nagé ensemble»

- il y a aussi le bain le matin du meurtre de l’Arabe et sa poésie sereine « L’eau était froide et j’étais content de nager. Avec Marie nous nous sommes éloignés et nous nous sentions d’accord dans nos gestes et dans notre contentement. Au large nous avons fait la planche et sur mon visage tourné vers le ciel, le soleil écartait les derniers voiles d’eau qui me coulaient dans la bouche (…) Marie a voulu que nous nagions ensemble, je me suis mis derrière elle pour la prendre par la taille et elle avançait à la force des bras pendant que je l’aidais en battant des pieds »

 

Camus a écrit « Trois personnages sont entrés dans la composition de L’étranger, deux hommes(dont moi) et une femme » (Carnets II, p34)

- La femme serait sa mère dans le personnage de la mère. Peut-être aussi dans le personnage de Marie… ? pensons à Camus disant de L’étranger « il m’est arrivé de dire que j’avais essayé de figurer, dans mon personnage, le seul Christ que nous méritions »

Je vous livre ce lien qui m’a plu, lisez-le si vous en avez le temps, on y parle de Marie

http://docs.google.com/viewer?a=v&q=cache%3AG2d5AB2GAjoJ%3Aagorange.net%2FConf2%2520R%2520Enthoven%2520%26%2520LBove.pdf+camus+et+dieu+marie+cardona&hl=fr&gl=fr&sig=AHIEtbQ3bVFNsWW2KAW6Kw85ap-JabMIHg&pli=1


Pour ce qui est de la scène du meurtre au soleil sur la plage, j’ai été fort intéressée par ce qu’en dit Bernard Pingaud  dans son livre « L’étranger d’Albert Camus » paru chez Folio.
 

C’est fou ce que l’on peut trouver dans L’étranger, il ne faut pas le lire une fois mais 10 ! pour espérer découvrir les secrets de l’œuvre : « Il n’est pas de vraie création sans secret » (Le mythe de Sisyphe, p155) et l'auteur dit aussi «J'ai parfois besoin d'écrire des choses qui m'échappent en partie, mais qui précisément font la preuve de ce qui en moi est plus fort que moi» (Carnets I, p60)

- « Lui » serait dans certains traits de Meursault mais aussi par exemple le jeune journaliste présent au procès « habillé en flanelle grise avec une cravate bleue (…) je ne voyais que ses deux yeux très clairs qui m’examinaient attentivement sans rien exprimer qui fût définissable. Et j’ai eu l’impression bizarre d’être regardé par moi-même »

- Un autre homme, Sauveur Galliero, peintre algérois dont la bohême n’avait d’égal que son merveilleux talent de coloriste, raconte qu’il a fourni la matière du livre après que Camus l’ait recueilli alors qu’il était en difficulté (Historia n°210 du 12/01/1972)… Meursault aussi ?


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Sauveur GALLIERO  -  Alger, Baigneurs aux Deux Moulins

 


A Blanche Balain, son amie poétesse, qui lui a fait part de ses impressions sur L’étranger, Albert Camus écrit le 16 octobre 1942 :

« L’étranger est en effet un livre concerté et volontaire qui semble manquer d’émotion. Mais le livre est à double sens et Meursault, que j’ai essayé de rendre naturel et vivant, est pourtant un symbole en même temps.
D’autre part il a une signification supplémentaire dans la mesure où il est au début d’une suite d’œuvres dont la perspective l’éclairera. Il décrit le point zéro et ce qu’un homme installé au point zéro peut voir de l’existence.
Mais, bien entendu, il y a autre chose et le sacrifice, la fidélité, l’honneur, la vie éclatante, toutes ces vertus absurdes gardent leur sens (…) De ceci, qui est trop bref, vous pouvez comprendre que L’étranger est composé surtout de beaucoup de sacrifices (littéraires, s’entend). Ce dépouillement, cet air raréfié où je sens que vous respirez mal a été obtenu en éloignant constamment la poésie, les tentations quotidiennes, et si vous voulez, l’amour (...)
Tel quel, ce Meursault qui se borne à répondre aux questions (des hommes ou de la vie) qui ne hait pas, aime à sa façon et passe sa vie à se détourner et à être condamner pour ça, m’est cher. Je ne dissimule pas les défauts de mon livre, mais je sais que dans l’avenir je m’y sentirai encore lié par quelque chose de dur et de profond »
(La récitante tome 2 p56-57)

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Bénédicte 01/04/2010 07:51


je viens de terminer un billet sur l'été d'Albert Camus si cela t'intéresse Bonne journée


Dominique 01/04/2010 22:09



Merci Bénédicte, je t'ai posté un commentaire...à bientôt, Dominique



Bénédicte 19/03/2010 19:50


c'est un très beau billet et le bruit de fond des vagues est vraiment adapté Car il est vrai que c'est aussi un roman d'atmosphère plein de sensualité Bonne soirée


Hambre 15/03/2010 11:35


Ouah quel billet (je mettrai un lien vers ton billet dès que le mien sera prêt). Je le mettrai mardi 23 avec "L'Etranger, l'Eté ainsi que La Peste". Désolée pour ce retard (j'ai mis un mot pour
m'excuser sur mon blog). A très vite Dominique, encore une fois ce billet est SUPER !!!


Dominique 16/03/2010 14:13


Merci Hambre, je serai peut-être en retard le 23...ou je ferai plusieurs billets différents selon l'inspiration. Vous parlez de L'été ? mais j'adore ! c'était au programme et je n'ai pas vu ?


Fethi 06/03/2010 18:56


L'étrange "ETRANGER" nous fascinera toujours.Bonne fin de soirée


denis 26/02/2010 22:09


article très complet et très intéressant
nous participons aussi au challenge masi hombrelle ne semble pas avoir publié de son côté
à suivre donc
amitiés
denis


Dominique 01/03/2010 07:51


Merci, un petit retard dans la réponse, j'avais une bonne angine, j'ai en effet scruté le site d'Hambreellie mais elle lit tellement qu'elle doit être débordée...Son ami Julien en a publié un très
bien fait. Amicalement. Dominique